Cécile Cuny

Savoirs en débats. Perspectives franco-allemandes

Introduction 

par Sezin Topcu, Cécile Cuny et Kathia Serrano-Velarde

Les savoirs occupent aujourd’hui une place centrale dans le fonctionnement des sociétés démocratiques. En témoigne le succès de la notion de « société du savoir » (ou de « société de la connaissance »), largement mobilisée sur les scènes politiques et administratives, en particulier à l’échelle européenne. Ce constat peut et doit être relié à un autre: les formes et les lieux de production des savoirs subissent depuis une vingtaine d’années une profonde reconfiguration. Divers mouvements contestent l’autonomie et le rôle des experts dans des domaines aussi variés que la santé, l’environnement, l’informatique, la justice ou le développement urbain. Parallèlement à ces mouvements, les dispositifs de participation, de dialogue et de concertation faisant appel aux « savoirs citoyens » se multiplient et se présentent comme une solution alternative aux anciens modes de gestion et à la « crise » de la démocratie. De nouvelles notions ont émergé dans les discours scientifique, politique, médiatique ou militant pour désigner ces nouveaux modes de gestion (démocratie participative, démocratie technique, gouvernance inclusive etc.), qualifier les acteurs impliqués (société civile, citoyens éclairés, consommateurs, usagers, profanes, etc.) et caractériser les savoirs mobilisés (savoir citoyen, expertise d’usage, expertise profane etc.).

Ces changements opérés dans les rapports entre savoir, expertise, économie et politique ont déjà fait l’objet d’une importante littérature en science politique, sociologie de l’action collective et sociologie des sciences. Néanmoins, certaines notions associées à ces évolutions souffrent, malgré leur usage répandu, d’un manque d’analyse conceptuelle, de précision sémantique et de mise en perspective historique. La notion de « société du savoir » en est un exemple significatif. Malgré son rôle devenu crucial sur le plan politique, peu de recherches mettent en exergue ses implications variées et sa réalité concrète. De même, dans les discours et les démarches relatifs à la « démocratie participative », la « démocratie délibérative » ou la « démocratie technique », le flou règne sur la notion de « savoirs citoyens », en particulier sur sa dimension épistémologique. Les savoirs citoyens se trouvent de ce fait souvent réduits à une rhétorique qui ne fait que traduire une volonté de rompre avec des modes technocratiques de gestion des affaires scientifiques ou publiques. Qu’est-ce qui différencie réellement les savoirs citoyens des savoirs scientifiques formalisés? Dans quels contextes sociaux et politiques ces savoirs sont-ils produits ou mobilisés ? Quelles sont les raisons qui mènent à ce que certains types de savoirs et d’expertises se développent et sont valorisés (et non d’autres) dans les sphères académique, politico-administrative et économique? L’objectif de cet ouvrage est d’enrichir la réflexion et la recherche dans cette direction. Nous sommes convaincus en effet qu’une telle entreprise est non seulement nécessaire mais également urgente pour permettre une analyse rigoureuse de la dynamique des changements en cours.

Nous nous intéressons à un ensemble de savoirs diffus dans le corps social et nous considérons un éventail de problèmes et de situations. Une partie des contributions interroge les savoirs élaborés au sein des mobilisations sociales, à l’initiative des usagers, par des malades ou dans le cadre des dispositifs institutionnels de participation. Une autre partie des travaux aborde la production, l’orientation ou la mise en valeur des savoirs et des expertises par les médias, dans la sphère politique ou dans les cercles d’expertise scientifique et médicale. Les questions traitées offrent un terrain propice pour une mise en perspective comparative: elles vont de l’éducation au marché d’emploi, en passant par la planification urbaine, les budgets municipaux, le risque nucléaire, l’innovation médicale ou encore l’écriture encyclopédique.

Compte tenu du fait que les problématiques soulevées présentent un défi pour les sciences sociales dans leur globalité, cet ouvrage rassemble des travaux théoriques et empiriques relevant de divers domaines: science politique, sociologie urbaine, sociologie de l’éducation, sociologie des médias ainsi que l’histoire et la sociologie des sciences. Dans le but de confronter les différentes traditions et méthodes d’analyse, nous avons également choisi de réunir des recherches menées dans deux contextes nationaux: la France et l’Allemagne. Nous ferons remarquer l’originalité et la fécondité de cette démarche interdisciplinaire et transnationale lors de la présentation détaillée des contributions à cet ouvrage et de la discussion des débats académiques qui les sous-tendent.

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Publication connexe:

avec Carsten Herzberg « Bürgerhaushalte und Bürgerwissen im Kontext von Verwaltungsmodernisierung », in Herzberg, Sintomer, Kleger (Hg.), 2013, Hoffnung auf eine neue Demokratie? Beiträge der Bürgerhaushalte aus Lateinamerika und Europa zur aktuellen Debatte, Frankfurt, New York, Campus Verlag, pp. 255-280.

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Cette entrée a été publiée le octobre 8, 2008 à 10:36 et est classée dans 2008. Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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